Comment l’ECAKOOG Prépare l’Avenir du Cacao Ivoirien Entre Durabilité, Transformation et Partenariats Internationaux
- Agrilinkage

- 22 févr.
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À Paris pour le Salon International de l'Agriculture 2026, Traoré Ousmane, président du conseil d'administration de l'Entreprise Coopérative Agricole Koognanan de Grogouya, parle de ce qu'il a bâti, de ce qu'il cherche, et de ce qui tient aujourd'hui les producteurs ivoiriens éveillés la nuit.
Par AgriLinkage, février 2026, Paris

Il y a des gens qui parlent du cacao. Et il y a des gens qui en vivent, qui en ont fait leur raison d'être depuis l'enfance. Traoré Ousmane est de ceux-là. Producteur lui-même, fils de producteur, il cultive près de 110 hectares de cacao, 60 hectares de palmiers et 5 hectares d'autres cultures. Il est à Paris pour ce que font les hommes qui croient vraiment en ce qu'ils font: montrer, expliquer, convaincre. Et trouver des partenaires à la hauteur de ce qu'il a bâti.
L'ECAKOOG, l'Entreprise Coopérative Agricole Koognanan de Grogouya, est basée à Lakota, en Côte d'Ivoire, à environ 230 kilomètres d'Abidjan. Elle est présente dans sept zones: Tiassalé, Gagnoa, San-Pédro, Biankouma, Toulépleu, Duékoué et Grogouya. En 2012, quand Traoré Ousmane et ses compagnons ont formalisé la structure, ils étaient 521 planteurs, avec un capital de départ de 10 420 000 francs CFA. Aujourd'hui, l'ECAKOOG regroupe 10 533 producteurs, un capital de 137 millions de francs CFA, et une capacité de production annuelle de 20 000 tonnes. En un peu plus d'une décennie, la structure a multiplié ses membres par vingt et son capital par treize.
"On a commencé avec 521 planteurs. Aujourd'hui on est 10 533 producteurs, avec une capacité d'exportation de plus de cinq mille tonnes. Et on envisage d'exporter dans les années futures près de 70% de nos volumes.": Traoré Ousmane, PCA, ECAKOOG
Les certifications sont arrivées les unes après les autres, chacune le fruit d'un travail précis et documenté : certification Rainforest Alliance en 2015, Fairtrade le 8 mars 2017 précisément, biologique le 21 mai 2021. Depuis le 7 octobre 2020, la coopérative est enregistrée comme exportatrice.

Plus que des fèves
Ce qui distingue l'ECAKOOG dans le paysage coopératif ivoirien, c'est sa volonté de ne pas s'arrêter à la matière première. La coopérative produit ses propres barres de chocolat noir, un 70% dont le processus est entièrement maîtrisé en interne : sélection des fèves, fermentation contrôlée à la température, tri artisanal assuré par les femmes des communautés, et finition en collaboration avec des chocolatiers partenaires. Une partie des fèves est par ailleurs vendue directement.
La coopérative produit également près d'une centaine d'intrants biologiques pour ses membres, leur permettant de cultiver sans résidus chimiques, une exigence de la certification biologique mais aussi, pour Traoré, une conviction profonde sur la relation entre l'agriculture et l'environnement. Depuis 2019, près de 200 000 arbres ont été introduits dans les parcelles des membres : arbres fruitiers, espèces forestières, essences de couverture. Ce n'est pas du décor. C'est du travail de fond.
"On produit près d'une centaine d'intrants biologiques pour que l'environnement reste stable et que les consommateurs puissent consommer du cacao sans résidus chimiques. Depuis 2019, on a introduit près de 200 000 arbres dans les champs. Ça nous permet de dire qu'on est une coopérative très écologique, très engagée sur le changement climatique.": Traoré Ousmane, PCA, ECAKOOG
C'est aussi tout cela qui a conduit la coopérative à Paris. Traoré Ousmane est au Salon pour promouvoir le cacao ivoirien, il le dit clairement, mais aussi pour identifier des partenaires financiers et industriels capables d'accompagner la prochaine étape : une unité de transformation semi-industrielle, moderne, qui permette de produire à une échelle différente, de mettre les barres de chocolat à disposition des autres coopératives ivoiriennes, et d'alimenter aussi la consommation locale. Il rappelle ce que représente ce cacao pour le pays : 40% des recettes d'exportation nationales, 15% du PIB, et près de six millions de personnes qui en vivent directement ou indirectement.
"On est là pour promouvoir notre cacao qui est notre matière phare. Mais on est aussi là pour tisser des partenaires futurs, pour faire la transformation semi-finie, avoir une unité de transformation moderne, et pouvoir mettre ça à disposition de nos collègues coopératifs et de la consommation ivoirienne.": Traoré Ousmane, PCA, ECAKOOG
La réalité du marché
Le marché mondial du cacao a traversé une séquence historique. Après un pic sans précédent atteint en janvier 2025, où les cours ont brièvement dépassé les 12 000 dollars la tonne, les prix ont amorcé l'une des corrections les plus brutales jamais enregistrées sur cette matière première, perdant plus de 65% de leur valeur en l'espace d'un an. En janvier 2026, le gouvernement ivoirien a dû lancer un programme d'urgence pour racheter 123 000 tonnes de cacao invendu bloqué chez les producteurs, mobilisant plus de 280 milliards de francs CFA pour maintenir le prix garanti aux planteurs à 2 800 francs CFA le kilogramme malgré l'effondrement des cours internationaux.
C'est le contexte dans lequel Traoré Ousmane s'exprime à Paris, et il ne cherche pas à l'embellir. Pour les coopératives comme l'ECAKOOG, la situation est d'autant plus difficile qu'elles absorbent en parallèle les coûts liés à la conformité au règlement européen sur la déforestation, l'EUDR, qui impose une géolocalisation exhaustive de toutes les parcelles de leurs membres. Des travaux supplémentaires, des charges supplémentaires, à un moment où les revenus sont sous pression.
Traoré Ousmane en parle avec franchise, sans catastrophisme, mais sans rien édulcorer non plus. Ce qui l'inquiète n'est pas seulement la baisse en elle-même. C'est ce qu'elle révèle d'une certaine logique dans l'industrie: après des années où les standards, les certifications et les engagements de durabilité ont justifié des prix plus élevés, il perçoit une tentation de revenir à une logique antérieure. Cela, il le refuse.
"On nous a dit de produire de façon quantitative, alors on a produit. Et quand la production monte, on voit que le prix chute. On n'est même pas encore arrivé à la production qu'on attendait, et on voit déjà le marché baisser à un niveau qu'on ne s'imaginait pas. Perdre 65% de valeur en moins d'un an, ce n'est pas acceptable.": Traoré Ousmane, PCA, ECAKOOG

Il décrit le projet qui a soutenu la filière pendant des décennies, avec ses certifications, ses engagements, ses programmes de durabilité, et le sentiment que certains acteurs de l'industrie voudraient aujourd'hui, après seulement deux bonnes années, que les coopératives "retournent à l'ancienne". Il met les choses à hauteur d'homme avec une image simple.
"Quelqu'un qui est habitué à vivre avec 100 000, si tu l'amènes à vivre avec 30 000 ou 35 000, ça serait très compliqué pour celui-là. Un salarié qu'on paie à 500 000, si tu veux l'amener à 300 000, c'est pénible. Un planteur, c'est pareil.": Traoré Ousmane, PCA, ECAKOOG
Il parle de ce que cela signifie dans la réalité quotidienne. En Afrique, un planteur ne nourrit pas seulement sa famille nucléaire. Il scolarise ses enfants, prend soin de sa femme, soutient une famille élargie dans une logique de solidarité que les cycles économiques ne peuvent pas effacer d'une saison sur l'autre. C'est pourquoi il tient autant à ce que le prix soit, selon ses mots, "vraiment rémunérateur" : pas des programmes de durabilité construits autour, mais un bon prix à la base, qui permette au planteur de vivre correctement de sa production.
"C'est grâce au cacao qu'on scolarise nos enfants, qu'on prend soin de nos familles. En Afrique, un planteur s'occupe d'une grande partie de sa famille. Ça ne peut pas changer en une journée ou en une année. Mieux vaut payer le cacao à un bon prix pour que les planteurs puissent mieux vivre, plutôt qu'aller faire des programmes de durabilité tout autour.": Traoré Ousmane, PCA, ECAKOOG
Le Fairtrade comme plancher, pas comme plafond
C'est là que la certification Fairtrade prend tout son sens pour lui. Elle garantit, quand les cours s'effondrent, un prix minimum garanti et une prime collective versée à la coopérative, deux mécanismes qui protègent les producteurs à un certain niveau. Il y croit et il encourage l'ensemble de l'industrie, chocolatiers compris, à s'y investir davantage, pas comme un badge marketing, mais comme un engagement commercial réel.
"Quand le prix va descendre, le Fairtrade sera là pour soutenir à un certain niveau pour que le planteur puisse vivre de façon décente. On encourage l'industrie, les chocolatiers, à s'investir sur le marché Fairtrade. C'est ce qui va vraiment nous aider.": Traoré Ousmane, PCA, ECAKOOG
La coopérative cherche donc, en parallèle, à multiplier ses partenariats commerciaux directs, en Europe comme aux États-Unis, pour réduire les intermédiaires et faire remonter davantage de valeur vers ceux qui produisent. Il veut aller jusqu'à fabriquer le chocolat depuis l'Europe, avec des partenaires locaux, pour pouvoir le distribuer directement sur ces marchés.
"Il faut arriver à tisser des partenaires directs, que ce soit en Europe ou aux États-Unis. Il faut aussi arriver à avoir des partenaires où on peut fabriquer nos chocolats depuis là-bas et les mettre sur les marchés de distribution depuis l'Europe. C'est une plus-value pour le producteur. C'est le combat qu'on mène." — Traoré Ousmane, PCA, ECAKOOG
Un homme qui joue sur le long terme
Ce qui transparaît au fond dans toute cette démarche, c'est une constance. Traoré Ousmane n'est pas quelqu'un qui réagit aux événements. Il y a treize ans, quand il a fondé l'ECAKOOG avec 521 producteurs dans un village à quelques kilomètres de Lakota, personne ne pariait sur ce que ça allait devenir. Aujourd'hui, la coopérative est présente dans sept zones du pays, certifiée sur trois standards internationaux, exportatrice depuis cinq ans.
Les défis d'aujourd'hui sont réels, le marché est incertain, les contraintes réglementaires pèsent, et la transition vers la transformation industrielle demande des financements que la coopérative ne peut pas mobiliser seule. Mais Traoré Ousmane a l'air de quelqu'un qui a l'habitude de construire dans des conditions qui ne facilitent rien.
"Ce qui n'est pas facile, ce n'est pas nul. Rien n'est impossible. Il faut y travailler. Et quand on va croiser les bons partenaires, on va construire quelque chose ensemble.": Traoré Ousmane, PCA, ECAKOOG
La Côte d'Ivoire reste le premier exportateur mondial de cacao, avec environ 40% de la production mondiale, six millions de personnes qui en vivent directement ou indirectement, et une filière qui représente 40% des recettes d'exportation du pays et 15% de son PIB. Dans ce paysage, des hommes comme Traoré Ousmane sont moins des exceptions que des preuves de ce que la filière peut faire quand elle est organisée avec rigueur et portée par une vision qui va au-delà de la prochaine récolte.
Cet article est basé sur un entretien conduit par AgriLinkage avec Traoré Ousmane lors du Salon International de l'Agriculture, Paris, février 2026.
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