Roumanie: Terroir, Table et Tradition vus de l'Intérieur
- Agrilinkage

- 13 mars
- 5 min de lecture
Rencontre avec Agathe Rotar, distributrice de vins roumains en France, au Salon Mondial du Tourisme à Paris 2026

Agathe Rotar est ingénieure chimiste de formation, roumaine d'origine, et installée en France depuis près de vingt-trois ans. Avec son mari, elle distribue des vins roumains sur le marché français. C'est pour les représenter qu'elle est au Salon Mondial du Tourisme à Paris cette année, pour la troisième fois, aux côtés de collègues venus de plusieurs régions touristiques de Roumanie et de représentants du ministère du tourisme. À travers elle, c'est une Roumanie que peu de voyageurs connaissent qui se révèle: celle de la terre, du vin, de la table paysanne, et d'un rapport à la nourriture que la modernité n'a pas encore effacé.
Un pays qui mange encore comme ses arrière-grands-parents
La première chose qu'Agathe dit de la Roumanie, c'est que c'est un pays agricole. Pas dans le sens nostalgique du terme, mais au sens concret et encore actuel. L'industrie y est récente, rappelle-t-elle, et à la campagne, une grande partie de l'agriculture se fait encore selon les méthodes ancestrales, non par résistance au changement, mais parce que la tradition y est une valeur en elle-même, transmise de génération en génération.
« Chez nous, dans tous les domaines, la tradition, c'est important. On adopte toujours les traditions et le vin traditionnel qui se fait depuis plus de 2 000 ans en Roumanie. » Agathe Rotar, distributrice de vins roumains
Ce rapport au temps long a des conséquences concrètes dans l'assiette. Les paysans roumains n'ont pas les moyens d'investir massivement dans les intrants chimiques. Résultat : une grande partie de leur production est naturellement biologique, sans jamais avoir eu besoin de le revendiquer. La terre, peu polluée, peu surexploitée, donne des produits d'une densité gustative que les visiteurs remarquent immédiatement. Les tomates sont plus sucrées, le lait plus gras, les légumes plus concentrés. Agathe l'explique simplement : quand on prend cinquante tomates pour obtenir un kilo, le goût est nécessairement différent de celui qu'on obtient en en produisant une seule d'un kilo.
Le terroir comme biographie
La géographie roumaine joue un rôle décisif dans cette singularité gustative. Le pays est vaste, les reliefs sont extrêmement variés, et le climat y est franchement continental : étés secs à 40 ou 45 degrés, hivers rigoureux à moins 10 ou moins 20 avec de fortes chutes de neige. Cette amplitude thermique, que l'on ne retrouve pas dans l'ouest de l'Europe plus humide, explique pourquoi les mêmes cépages donnent des vins radicalement différents selon la région où ils sont cultivés.
La Feteasca Neagră, littéralement « la jeune fille noire », est le cépage rouge autochtone le plus connu de Roumanie, cultivé depuis plus de deux millénaires. Elle ne donne pas le même vin dans les sous-Carpates, où les sols sont calcaires et pierreux, qu'au bord de la mer Noire, où ils sont sableux. Ce n'est pas qu'un détail œnologique : c'est toute la complexité d'un terroir racontée dans un verre.

La Roumanie est le septième producteur de vin en Europe et le onzième au monde, et pourtant ses vins restent largement méconnus à l'étranger. Ce paradoxe, Agathe le vit au quotidien dans son travail de distributrice. Certains de ses interlocuteurs français ignorent simplement que le vin roumain existe. Elle porte donc, au-delà de ses bouteilles, une mission de représentation, montrer que la Roumanie produit des vins d'une qualité et d'une identité remarquables, partout : dans les surfaces sous-montagne, sous les Carpates, et au bord de la mer Noire.
La sarmale et le reste
La gastronomie roumaine ne se réduit pas au vin. Elle s'organise autour d'une logique paysanne cohérente : des produits locaux, de saison, transformés selon des recettes que les familles transmettent sans les écrire.
Le plat emblématique, celui qu'Agathe cite en premier et que tout Roumain reconnaîtra comme le sien, c'est le sarmale, des feuilles de chou farcies avec de la viande. Chaque région, chaque famille, fait varier la quantité et le type de viande, parfois deux ou trois viandes mélangées. C'est précisément cette variation qui en fait un plat vivant, non figé dans une recette canonique. Le rôti de porc est par ailleurs le plat de viande le plus répandu en Roumanie, mais les spécialités de poisson et de bœuf ont aussi leurs régions et leurs traditions propres, toujours préparées avec des produits locaux.
« Partout quand tu arrives, quelqu'un va venir et te donner un petit plat spécial, ou une țuică, ou une pálinka, c'est l'accueil dans sa maison, dans sa région. » Agathe Rotar, distributrice de vins roumains
La țuică et la pálinka sont en Roumanie ce que le vin est en France dans les moments d'accueil : un geste de générosité avant d'être une boisson, offert à quiconque franchit le seuil.

L'agrotourisme, un terrain encore ouvert
Ce patrimoine gastronomique commence seulement à s'organiser en offre touristique structurée. L'agrotourisme et les circuits de dégustation sont récents en Roumanie, huit à dix ans tout au plus. Chaque région développe sa propre offre, avec ses produits, ses plats et ses circuits spécifiques.
Parmi les domaines viticoles pionniers, Panciu est l'un des plus connus. Producteur de vin et de jus de fruits, il propose deux circuits distincts et accueille ses visiteurs dans un magnifique château où il est possible de séjourner, de marcher dans les vignes et de déguster les différents cépages du domaine. D'autres noms reviennent régulièrement : Jidvei, Murfatlar, Recaș, des domaines répartis dans toutes les régions du pays qui organisent des circuits similaires, en propre ou en partenariat avec des agences de voyage spécialisées.
« Chaque pension, dans son jardin, fait des produits qu'ils posent après pour le petit déjeuner ou pour le repas sur la table. Et chacun s'est spécialisé dans des plats spécifiques à sa région. » Agathe Rotar, distributrice de vins roumains
Pour les opérateurs touristiques qui cherchent des destinations authentiques, encore peu fréquentées par le tourisme de masse, et capables de proposer une expérience culinaire ancrée dans un terroir réel, la Roumanie représente un territoire à prendre au sérieux. Le tissu de petits producteurs, de pensions familiales et de domaines viticoles ouverts à la visite est là. Ce qui manque encore, c'est parfois la mise en réseau et la visibilité internationale.
Ce goût de l'enfance qui ne change pas
Agathe Rotar a grandi en mangeant des légumes cueillis directement dans le jardin familial, sans passage obligatoire par la cuisine. Elle dit que ce goût n'a pas changé. Pas le goût des tomates roumaines, pas celui du lait plus gras et plus concentré qu'à l'ouest, pas celui des produits qu'on gardait en terre au printemps et qu'on posait sur le champ. Ce que la Roumanie offre au voyageur, c'est précisément cette continuité : un pays qui n'a pas encore rompu le fil entre la terre et l'assiette.
Ce n'est pas de la nostalgie. C'est de la géographie, du climat, de l'histoire rurale, et d'une culture qui a choisi de ne pas trop se presser.






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